Accueil Fêtes En 1900, la Nut’ dè Noyé

En 1900, la Nut’ dè Noyé

Au milieu des innovations technologiques incessantes et de nos traditions modernes, on a eu envie de vous emmener avec nous dans le passé, à l’époque où le Père Noël n’existait pas encore.

Cette journée particulière se déroule au sein d’une famille wallonne, dans une ferme de la campagne liégeoise. Noël était bien loin de ressembler à celui que nous connaissons aujourd’hui, illuminé et pailleté, une montagne de cadeaux attendant à l’ombre du sapin en plastique enguirlandé.

Comme toute fête, son histoire commence avec ses préparatifs. Chaudement habillés, grosses chaussures de bois et bas de laine, parents et enfants prennent le chemin du village, chargés de banstês (paniers) de blé. Prenant la tangente, les jeunes naviguent entre les masons (maisons) jusqu’à celle de leurs parrain et marraine. Ils viennent réclamer leur cougnoûs d’Noyé (cougnous de Noël). Ces petits gâteaux traditionnels, moulés pour rappeler un bébé emmailloté, représentent le divin poupa (poupon). Dans l’enceinte du moulin, les deux grosses meules pilent les grains de blé dans un léger crissement, masqué par le bruit de la rivière. Avec cette farine, on fera le blanc pan (pain). Depuis une petite cinquante d’années, le pain de Noël gagne en saveur, grâce aux épices qui s’achètent à prix d’or.

Le sapin, une tradition encore récente

Le tch’min (chemin) du retour coupe à travers les pessières, ces forêts d’essences résineuses, dont l’épicéa est le Roi de Noël. Le petit sapin qui trône dans la pièce principale de la maison y a été abattu quelques jours plus tôt. Ce sapin, avec ses aiguilles toujours vertes, symbolise le renouveau de la vie.

Le Père Noël: un joli coup de communication de Coca Cola après la première guerre mondiale

Les pommes et des oranges n’ornent plus ses branches depuis quelques années, remplacées par des boules de papiers, parfois de verre coloré. La rumeur voudrait qu’au lendemain d’une très mauvaise récolte, un producteur de pommes ait accroché ces jolies boules de Noël plutôt que les fruits! Des rubans de tissu et des bougies allumées complètent la décoration de l’arbre et éclairent doucement ses branches.

De tout temps, un festin à partager

“Le repas de Noël”, une illustration d’Auguste Donnay, dans l’ouvrage de Auguste Doutrepont, Les Noëls Wallons, 1909.

De retour au lodjis’ (logis), les enfants prennent leur rôle à cœur et courent après les volailles ! L’une d’elles perdra la tête, pour le plaisir des convives. Mais le vrai prince des tables, c’est le cochon. Le joli petit porcelet est élevé et engraissé toute l’année pour qu’à Noël, chacun fasse bonne chair : Panê d’cwèsses (côte de porc), tripe a song et tripe al tchar (boudins rouge et blanc), et carbonnade. La soupe et sa grosse tranche de pain sont aussi des incontournables, exceptionnellement recouverte de fromage. Dans la poêle à frire, les boukètes chantent, épaisses crêpes de sarrasin, fourrées de raisins.

Le 24 au soir, les odeurs de bon petits plats envahissent les maisons! La Nut’ dè Noyé (la veillée de Noël) est l’une des fêtes les plus attendues de l’année en Wallonie. Il est encore tôt quand commence la ripaille. On s’enivre d’une bone bîre bolowe (bonne bière) et de vin. Chacun fait bombance, en attendant le début de la messe de minuit.

Une fête religieuse d’abords

C’est l’heure! Dans ses plus beaux habits, toute la famille prend la route. Elle retrouve ses voisins en route : on chante, on s’impatiente! On pleure aussi l’absence de certains proches : les distances peuvent sembler lointaines sans voiture ni train. On se console à la pensée de la jolie carte de vœux qu’on leur a envoyée.

La messe commence, on célèbre le passage des ténèbres à la lumière. On célèbre la naissance de Jésus, qui ouvre une nouvelle ère. Le long des bancs, des porteurs emmènent l’enfant jusqu’à la crispe (crèche). Et celle-ci prend vie au rythme des ménèstrés (musciciens). Des acteurs rejouent la scène mythique de la nativité. Marie berce son nouveau-né emmailloté, sous le regard attendri de Joseph, au pied des Rois mages, chargés de présents. Âne et mouton, de leur douce fourrure, réchauffent le binamé p’tit éfant (le bien aimé petit) et la payîne (l’accouchée). A minuit, la nuit résonne des cris de joie et des éclats des tchambes, des sortes de pétards. Ainsi se passe le solstice d’hiver.

L’une des première campagne de pub de Coca-Cola. Le gros bonhomme s’habille désormais en rouge, lui qui était plus traditionnellement vêtu de vert.

Pas de Père Noël, pas de cadeaux

Après la messe, chacun s’en retourne à son festin. Pas de cadeaux pour les enfants. D’ailleurs, le père Noël n’existe pas encore! Le Gros bonhomme rouge sur son traîneau ne fera son apparition dans la culture populaire qu’au lendemain de la première guerre mondiale: un joli coup de communication de Coca Cola, associé à un ralentissement de la religion en Europe. Certains des enfants ont droit à un nouveau vêtement, mais tous ont déjà reçu les étrennes de Saint-Nicolas !

A la fin du repas, les enfants se jettent sur les oranges. Ces petits fruits exotiques sont encore rares, vendus à l’unité. La bûche de Noël ne goûte pas le chocolat. Elle ne se goûte pas d’ailleurs : elle brûle dans l’âtre depuis le début de la soirée, et jusqu’à la fin de la veillée. La nuit sera encore longue, et tout le monde trinquera à la bonne santé de l’enfant né.

« Po bin passer l’ nut’ dè Noyé,

Buvans on vêre a leû santé,

On vêre a Djosèf et Marêye,

A leû p’tit fi ‘ne botêye. »

 

Remerciements

Merci aux membres du Musée de la Vie Wallonne, gardiens de trésors et mines d’informations :

Cécile Quoilin, conservatrice du musée de la vie Wallonne,

Baptiste Frankinet, Responsable du Fonds Dialectal wallon et de la Bibliothèque

Alexandre Lambrette, Coordinateur des projets culturels de la Province de Liège.

Et merci à Simone Garrigue, pour ses souvenirs de petite fille, qu’elle a accepté de partager avec nous.

Pour en découvrir plus sur les Noëls Wallons ou apprendre un peu de vocabulaire :

Doutrepont A., Les Noëls Wallons, Ed. Société de langue et de littérature wallonnes, Liège, 1909, conservé par le Musée de la Vie Wallonne, Liège.

 

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