Accueil Interview Patrice Cani: La recherche joue un rôle clé pour la santé

Patrice Cani: La recherche joue un rôle clé pour la santé

Chercheur au Louvain Drug Research Institute (UCLouvain), Patrice Cani publiait en juillet dernier, avec son équipe, une étude démontrant les bienfaits de la prometteuse bactérie « Akkermansia muciniphila » sur l’homme. L’aboutissement retentissant de 12 ans de recherches.

À 41 ans, Patrice Cani jouit d’une certaine popularité auprès des médias, qui veulent rencontrer l’homme dont la bactérie pourrait « vaincre l’obésité ». Une idée pourtant tronquée, comme on le verra, et qui pousse aujourd’hui le chercheur à une certaine prudence dans ses choix d’interviews. Heureux d’être passés à travers le filtre, nous l’avons questionné sur sa découverte, bien sûr, mais aussi sur sa vision du rôle de la recherche fondamentale dans le secteur de la santé.

Parlez-nous d’Akkermansia, cette bactérie qui a porté votre nom jusque dans les journaux étrangers.

« Tout ça est arrivé par hasard! En 2007, nous menions des recherches sur l’impact des prébiotiques, qui sont des nutriments qui modifient notre “microbiote”, c’est-à-dire notre flore intestinale. En cartographiant cette dernière avec des séquenceurs, nous avons détecté des modifications liées aux prébiotiques dont une forte augmentation de cette fameuse “Akkermansia muciniphila.” »

Vous la connaissiez?

« Moi non, mais je réalisais ces analyses avec le chercheur qui l’avait isolée en 2004. Sur base d’observations et de travaux, j’ai senti qu’on tenait quelque chose d’intéressant. Ça a été le point de départ de 12 ans de recherches, sur des souris, puis sur des hommes, qui ont abouti à ce constat: la bactérie Akkermansia a des effets bénéfiques sur le métabolisme humain. Nous venons tout juste de publier les résultats de notre étude dans la revue Nature Medicine. »

Quels sont ces effets bénéfiques?

« La clé, c’est qu’Akkermansia semble renforcer la barrière intestinale, laquelle filtre les substances qui passent de l’intestin vers le sang. Chez les volontaires à qui on a administré cette bactérie sous forme de compléments nutritionnels, on observe une diminution de l’insuline et de la résistance à l’insuline, moins d’inflammations du foie, moins de cholestérol… c’est-à-dire des facteurs de risque de diabètes de type 2 et de maladies cardiovasculaires. »

On parle aussi parfois de bactérie « qui fait maigrir » ou « contre l’obésité. »

« Oui on lit parfois ça, parce que c’est une accroche qui est peut-être plus compréhensible pour le grand public. Pourtant, ce n’est pas vraiment correct. C’est vrai qu’on a constaté une diminution du poids corporel dans nos études chez les souris, mais elle est nettement plus modeste chez l’humain. Le plus important, c’est que cette bactérie limite l’augmentation de plusieurs facteurs de risque de maladies cardiovasculaires. »

En tant que chercheur, votre objectif de base était-il thérapeutique?

« Je ne me suis pas levé un matin en me disant: “je vais trouver une bactérie bénéfique pour la santé.” Ce n’est pas comme cela que fonctionne la recherche fondamentale. Mais quand on travaille en recherche médicale, ça doit rester un rêve. J’ai toujours l’ambition qu’une de nos découvertes contribuera de près ou de loin à améliorer la santé des personnes. Ça ne veut pas nécessairement dire de trouver un traitement, mais au moins que nos travaux soient ce petit grain de sable, ce rouage du mécanisme, qui permette un jour d’y arriver. »

Donc la recherche fondamentale reste essentielle dans le secteur de la santé.

« Et malheureusement on l’oublie trop souvent, tant au sein du grand public que du monde politique, et même chez les acteurs financiers. Je suis persuadé que la recherche fondamentale est un élément clé! C’est la base de tout ce que nous vivons aujourd’hui. Tout découle de découvertes scientifiques, même si elles sont parfois très éloignées de l’application finale. Pour sortir du médical, pensez à nos téléphones par exemple. À l’origine, derrière cette application, il y a des recherches fondamentales en physique et en chimie. »

Vous sentez une pression du résultat dans votre domaine?

« Oui, mais il faut aborder cela de deux manières. C’est vrai qu’il y a une pression des acteurs financiers, qui veulent voir un aboutissement concret et rapide de nos recherches. Pareil du côté politique, où chaque législature veut avoir quelque chose de positif à montrer. Je peux tout à fait comprendre cela, mais à certains stades de la recherche c’est frustrant car on ne peut tout simplement rien garantir. Aujourd’hui j’accepte cette pression sur Akkermansia car nous avons 12 ans de recherches dans le dos et qu’on peut vraiment tendre vers le développement d’applications. Mais au départ je n’aurais pu m’engager à rien. »

Et l’autre manière d’aborder cette pression?

« J’ai de la chance de recevoir de l’argent, et notamment de l’argent public, via le FNRS par exemple, ou le WELBIO et le Télévie. Derrière cet argent, et je le dis souvent à mes chercheurs, il y a des personnes qui soutiennent la recherche et espèrent voir un résultat. Nous avons donc une certaine responsabilité, au moins celle de montrer des avancées et de ne pas dormir sur nos lauriers. En tout cas je pense qu’un chercheur ne peut pas rester enfermé dans son laboratoire et dire “laissez-moi tranquille.” »

À ce propos, les scientifiques essaient-ils suffisamment de valoriser leurs recherches pour les rendre utilisables?

« Non, pas toujours. Mais je crois que les chercheurs ne sont pas suffisamment formés et stimulés à cette manière de réfléchir. À mon avis, c’est surtout aux universités de communiquer vers eux et de leur rappeler de garder à l’esprit la possibilité, et je dis bien “possibilité”, que leurs recherches soient exploitables et applicables. C’est par exemple ce que fait la Sopartec, société de transfert de technologie et d’investissement, au sein de l’UCLouvain. C’est aussi à cela que servent des instituts interuniversitaires comme le WELBIO en Wallonie, qui stimule les applications de la recherche fondamentale. Nous avons d’ailleurs eu la chance de bénéficier de financements de leur part depuis 7 ans. »

Pour vous, cela va loin, puisqu’une spin-off a été mise sur pied dans l’optique de produire un traitement à partir d’Akkermansia. Jusqu’où espère-t-on aller avec cette bactérie?

« AMansia est une spin-off créée avec l’université hollandaise de Wageningen. Honnêtement, l’idée ne me serait jamais venue. C’est la Sopartec qui a considéré que nos recherches étaient assez avancées que pour tenter ce développement. L’objectif principal de AMansia est de commercialiser un complément alimentaire à base de la bactérie pour lutter contre les risques cardio-vasculaires d’ici à 2 ans. »

SMART FACT.

Si vous n’aviez pas été chercheur, vous auriez été…

« Médecin-chirurgien! C’est un rêve d’enfant qui correspond à ma nature utopiste. J’ai toujours eu en moi cette idée de vouloir aider les autres. Petit, j’avais le sentiment que ce métier de chirurgien me permettrait d’améliorer la santé de personnes en posant des actions concrètes et visibles. Ce qui m’intéressait, c’était cette mécanique très concrète de réparation. »

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