Cette année, en termes de design, Frederik Delbart était sur toutes les lèvres. Il faut dire que le jeune trentenaire belge a été élu « Designer belge de l’année 2018». Le temps d’une interview, il a accepté de nous donner sa vision sur le concept de « la maison ».

Qu’est-ce que cela fait d’être élu designer de l’année?
« C’est génial. Cela montre que les choix faits depuis mes débuts en 2011 et mon premier projet (le luminaire “the siblings”) ont été payants: on n’a pas fait ça pour rien. Cela me pousse aussi à créer de nouvelles collaborations. »

Cet award, vous le devez aussi à votre mentalité: vous êtes un touche à tout en termes de design! Mais qu’est-ce qui vous passionne autant là-dedans?
« C’est la possibilité de créer des choses, des objets utiles qui touchent des gens de manière fonctionnelle. Parfois certains viennent me voir en disant qu’ils ont acheté mon salon sans savoir à la base que c’était moi le créateur. Les voir heureux me donne énormément d’énergie! »

La maison et ce qui la compose ont donc une importance privilégiée dans votre travail. Mais que représente-t-elle pour vous dans votre vie privée?
« La maison est un endroit de repos avant tout. J’ai une vie assez mouvementée et en permanente rotation. C’est mon point de repère, mon endroit calme et mon aspect zen. Je recharge mes batteries en faisant la cuisine ou en me posant simplement dans mon fauteuil pour regarder une série. J’adore faire des fêtes et des barbecues par exemple, ou être tranquille avec un croissant et un café le dimanche matin. A contrario, mon studio est aussi chez moi. Cela me donne donc l’occasion de retravailler mes idées, de les faire mûrir, de me remettre en question et d’évoluer. C’est ça la maison: toutes les fonctions combinées dans un endroit “à soi”. »

Votre maison est-elle remplie de vos créations?
« Non, ma maison n’est pas un showroom (rire). Elle est remplie de certains prototypes que je combine avec des meubles que je trouve magnifiques. J’aime qu’elle soit en évolution permanente. Cela me sert aussi de test. C’est en utilisant ses propres pièces qu’on voit les petits défauts et comment les améliorer. J’ai souvent déménagé. Donc ça me permet de voir mon intérieur de façon différente. Certains objets viennent avec moi, d’autres sont abandonnés. La maison doit refléter la personnalité de quelqu’un à un moment donné. Certaines personnes ont évolué dans leur vie mais leur maison est restée pareille. Or celle-ci doit être un support maximal pour évoluer. Elle doit aussi changer. »

« La maison doit refléter la personnalité de quelqu’un à un moment donné »

Quelles sont les tendances en termes de construction dans le paysage belge?
« En Belgique, nous restons trop gentils et conservateurs. Je n’ai jamais compris l’intérêt de construire une maison identique à des centaines d’autres. On essaie vraiment de suivre une même ligne générale et c’est dommage. C’est sûr, les règles d’urbanisme en vigueur peuvent appuyer cette uniformisation, mais c’est aussi imputable aux architectes eux-mêmes qui manquent cruellement de culot. Prenons l’exemple des Pays-Bas: la réglementation est plus stricte que chez nous. Pourtant, les architectes se posent de manière plus moderniste. Les architectes belges doivent vraiment essayer de montrer à leurs clients qu’il existe d’autres solutions architecturales qu’un cube blanc ou une fermette aux détails chics. »

Cette uniformité, ne serait-elle pas due à cette prétendue modestie belge?
« Je pense que c’est plus par facilité. Si je suis comme les autres, personne ne viendra se plaindre. Comment expliquer par exemple que la Maison Guiette créée par le Corbusier en 1926 est plus avant-gardiste que les autres maisons avoisinantes datant d’à peine trois ans? Il faut oser! »

Êtes-vous plutôt nouvelle construction ou rénovation?
« Je peux aimer un endroit qui existe déjà comme un loft ou une maison et penser à le rénover. Ma femme est architecte donc ça a pas mal d’impact sur moi. Je suis ouvert aux deux idées. En ce moment par exemple, nous avons acheté un appartement avec l’idée de le rénover. Ce qui m’intéresse plus, c’est l’endroit où cet appartement se situe. Je voulais être en ville, près de tout. À la campagne, je crois que nous aurions fait construire. »

Comment fait-on pour visualiser l’intérieur et l’extérieur d’une maison?
« Pour construire une maison, plusieurs facteurs sont importants à prendre en compte. Avant de s’intéresser au look, il faut se pencher sur les fonctions. Que doit remplir cette maison comme fonctions? Ensuite, il faut prendre en compte l’environnement autour de la maison comme la trajectoire du soleil par exemple. Par la suite, il est important de prendre en compte le climat du pays ou de la région dans laquelle on se trouve pour définir les matériaux utilisés. Pour visualiser l’intérieur d’une maison, on doit passer par les mêmes étapes. »

« Avant de s’intéresser au look, il faut se pencher sur les fonctions »

Comment arriver à allier les différents styles architecturaux?
« Cela se fait déjà. En créant une maison d’un style très classique que l’on va ensuite bourrer de domotique. J’avoue ne pas bien voir l’intérêt. Mais qui suis-je pour juger? Par contre, certaines idées de ce type sont assez intéressantes dans la rénovation: on va utiliser les techniques récentes pour améliorer un bâtiment hyper classique… L’exemple du Havenhuis à Anvers est très parlant. Lorsque les modifications ont été faites, cela a choqué pas mal de monde. Mais je trouve que ça a été bénéfique car on a pu ouvrir le débat sur ce qui était possible ou impossible en termes d’architecture. Ça a ouvert les yeux de beaucoup de conservateurs. »

Et qu’en est-il des matériaux eco-friendly? Est-ce que cela te parle?
« Effectivement! Le choix des matériaux est très important. J’ai toujours fait le choix de travailler sans plastique. Le monde en est déjà rempli. Quand j’utilise du bois, je cherche toujours à ce que celui-ci soit un achat humainement responsable. C’est, je crois, une responsabilité qui devrait incomber à chaque designer. Nous devons nous efforcer d’aller voir plus loin que l’étiquette bio, éco-responsable ou durable. Ces étiquettes sont parfois trompeuses et nous donnent une fausse conscience. Nous devons nous renseigner sur l’impact global des matériaux que nous utilisons. Et pour bien faire, tous les secteurs devraient se sentir concernés par cette recherche. »

SMART FACT

Si Frederik Delbart n’avait pas été designer, il aurait été…
« … Architecte ou chef. Je suis très impressionné par tout ce qui est culinaire. C’est un mélange entre l’art, la physique et la chimie. Je cuisine à ma manière et quand j’ai le temps. Mais c’est toujours un peu expérimental, en permanente évolution. J’aime prendre mon temps. Ce n’est pas vraiment éloigné de mon travail de designer au final. »