Accueil Interview Peter Piot: 'La Belgique à la pointe de la lutte contre Ebola...

Peter Piot: ‘La Belgique à la pointe de la lutte contre Ebola et le sida’

©World Economic Forum, Sikarin Thanachaiary

Étudiant, le Belge Peter Piot n’a pas écouté les conseils de ses professeurs, quand ils lui ont affirmé qu’il n’y avait pas d’avenir dans le domaine des maladies infectieuses. Et heureusement. Car c’est lui qui a découvert, entre autres, le virus Ebola. Et a fait faire des progrès de géant à la lutte contre le sida.

On vous décrit souvent comme un « pionnier » de la recherche en matière de maladies infectieuses, mais ce mot implique aussi que l’on est seul au front. Depuis les années, on espère que ce n’est plus trop votre cas…
« (rires) Non. Et heureusement! J’aurai bientôt 70 ans, je suis directeur de la prestigieuse “London School of Hygiene and Tropical Medicine”, et je dispose de plusieurs successeurs potentiels, ce qui est une excellente chose. Concernant la lutte contre le virus Ebola, la recherche a beaucoup avancé. On ne connaissait qu’une poignée de cas jusque 2014, avant l’épidémie en Afrique de l’Ouest. Là, tout s’est accéléré. Et nous avons mis en place le CEPI, “Coalition for Epidemic Preparedness Innovations”, qui finançait la recherche pour ce vaccin, car les firmes pharmaceutiques y montraient peu d’intérêt. »

Pourquoi si peu d’intérêt de leur part?
« Trois firmes pharmaceutiques travaillent sur ce vaccin, mais ne pourront jamais espérer un retour sur investissement vu les territoires limités où sévit ce virus. C’est là que le secteur public a eu toute son utilité, car il a dû intervenir! Cela dit, les formes pharmaceutiques ne sont pas philanthropes non plus! On ne peut donc pas leur jeter la pierre… »

On a souvent considéré Ebola comme « une maladie de pauvres ». N’est-ce pas aussi une raison du relatif « désintérêt » des pays occidentaux, préservés, envers ce virus?
« De fait. Cela a pu être le cas jusqu’à cette fameuse épidémie de 2014. Mais, si l’on a accompli d’énormes progrès en matière de lutte contre les maladies infectieuses, encore faut-il continuer à progresser sur le développement des vaccins. »

Et qu’en est-il des progrès concernant le vaccin contre le sida, dont vous êtes également un spécialiste?
« Le vaccin, mais aussi les mentalités, ont bien évolué. Il n’est heureusement plus considéré juste comme “une maladie d’homosexuels”, et cela a évidemment permis de bien faire avancer la recherche. On s’est finalement bel et bien rendu compte que le virus ne choisissait pas de frapper en fonction de l’orientation sexuelle de ses victimes. »

Un certain courant de pensée prône de plus en plus le refus de la vaccination. Qu’en pense le professionnel des vaccins que vous êtes?
« Qu’il faut faire comprendre à ces gens que ce sont bel et bien les vaccins qui ont éliminé des maladies autrefois très graves, comme la variole, de la surface du globe. De plus, d’autres maux, comme la polio ou la rubéole sont, elles aussi, presque totalement éradiquées. Alors qu’avant, elles sévissaient chez nous aussi. D’un autre côté, j’ai toujours prôné l’écoute et la compréhension vis-à-vis des gens qui refusaient la vaccination, jamais le mépris… De plus, il faut se méfier de la caisse de résonance que constituent les médias sociaux pour des mouvances de ce genre. Elles existent bel et bien, mais ne sont pas non plus aussi massives que ce que certains voudraient nous faire croire… »

Cette mouvance ne traduit-elle pas aussi une crise de confiance envers les institutions en général?
« Absolument! C’est pour cela que, face à l’aveuglement de certains qui rejettent tout ce qui vient des “autorités”, il faut bien expliquer qu’en refusant la vaccination, on risque que son enfant décède de rougeole. Ce qui, pour moi, est impensable. Mais j’ai foi en l’avenir. Tout cela va se régulariser… »

À propos d’avenir, justement, comment voyez-vous le vôtre?
« L’un des gros avantages de la Grande-Bretagne, où je travaille, est qu’il n’y a pas d’âge légal de la retraite. (rires) Pour moi, en tout cas, c’est une très bonne nouvelle. Car je ne me vois pas encore arrêter de travailler. Mon job est aussi une passion. Bref, tant que je trouverai ça intéressant et que j’en aurai les capacités, je continuerai inlassablement mes recherches. »

De quoi êtes-vous le plus fier dans votre carrière?
« Ce ne sont pas les prix et les honneurs, en tout cas! Ils m’ont tous fait extrêmement plaisir, mais je ne travaille pas pour en obtenir. C’est une sorte de bonus, de reconnaissance bienvenue… Mais c’est tout. En fait, ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir contribué au fait qu’un maximum de gens aient accès au traitement contre le VIH dans les pays d’Afrique, plus pauvres et sans trop de sécurité sociale. C’était un vrai défi. Et puis, j’ai mis la santé à l’agenda international. Cela aussi, c’est une grande fierté. Car, qu’on le veuille ou non, c’est la politique qui aide à faire bouger les choses. J’ai donc essayé de collaborer au maximum avec ce niveau de pouvoir. Et, jusqu’à présent, cela ne s’est pas trop mal passé. (rires) Les scientifiques ne doivent pas se borner à parler entre eux et à s’échanger leurs résultats, leurs hypothèses et leurs projets en vase clos. Ce serait de la pure autocongratulation, qui ne mènerait pas très loin. Il faut aller au-delà du cercle des initiés: frapper aux portes, interroger les décideurs. Voilà comment on fera bouger les lignes!

La grande différence entre votre démarche et celles d’autres scientifiques tient donc au fait que vous allez « au contact »…
« Exactement! Quand, lors de mon tout premier voyage en Afrique pour des besoins professionnels, j’ai entendu des Sœurs, isolées car malades de ce que l’on ne connaissait pas encore comme l’Ebola, expliquer en français leur situation, j’ai reconnu l’accent de la province flamande d’où elles étaient originaires. J’ai sauté par-dessus la corde qui les entourait, et je me suis présenté en néerlandais, expliquant que je venais d’Anvers et que nous étions là pour arrêter l’épidémie. »À 27 ans, on ose tout… »

À quel moment vous dites-vous que vous êtes le plus utile au monde qui nous entoure?
« Quand je suis en contact avec des gens malades du sida, qui connaissent de bonnes perspectives de guérison grâce à notre traitement. Dans ces cas-là, je vous promets que l’on sait pourquoi on travaille. Et on reçoit davantage une leçon d’humilité que de gloire. Je considère aussi la science comme une merveilleuse aventure humaine. Une chose est sûre et a mené tout mon parcours: même si j’aime mon pays, j’ai toujours voulu voir plus loin que les frontières de ma petite Belgique. »

SMART FACT

Si je n’avais pas été médecin, j’aurais été…
« Ma palette d’intérêts a toujours été très large. Avant la médecine, j’ai d’ailleurs commencé par étudier la physique. Puis, et dans un tout autre genre, je me serais également bien vu journaliste. Cela m’aurait bien convenu, car je suis très curieux de tout. Enfin, dans le même ordre d’idées, la politique me fascine, elle aussi. Car elle reste le moyen le plus déterminant d’avoir un peu de prise sur les choses. Bref, vous voyez, j’avais plein d’idées pour ma carrière… »

 

EN PLUS

Rika Coppens: ‘Image de marque et guerre des talents’

La marque employeur garantit que des candidats auront envie de venir travailler dans l’entreprise. Une atmosphère de travail agréable et authentique garantit qu’ils y resteront quelque temps.

La société de leasing devient un fournisseur de mobilité

Le « leasing » rime souvent avec voiture de société. Pourtant, les sociétés de leasing proposent bien plus que des voitures et diversifient leur offre, notamment en mettant à disposition des vélos. Mais, au fond, le leasing, comment ça se passe ?

Repenser la ville… intelligemment

Grandes ou petites, nos cités vont se métamorphoser sous l’impulsion des nouveaux enjeux couplés aux nouvelles technologies. La Smart City se profile, l’immobilier s’équipe mais la clé du bien-être passera aussi par des espaces publics repensés.

Le management persuasif Un modèle efficace de gestion?

Parfois qualifié d’informatif, le management persuasif consacre une place importante à l’échange et au relationnel. À l’écoute de ses collaborateurs, le manager cherche plus à convaincre qu’à imposer. Il est doté de charisme et d’une grande capacité à guider.

Alain Coumont: « Consommer bio, c’est le minimum syndical qu’on peut faire »

Fondateur du célèbre Pain Quotidien en 1990, Alain Coumont, 57 ans, est un précurseur du bio. Rencontre avec ce restaurateur belge atypique qui a transformé et révolutionné les boulangeries, en faisant d’elles des endroits aussi conviviaux qu’utiles.

Archief.

Nathalie Crutzen: La ville de demain sera « smart »

Il y a vingt ans, de grands réalisateurs hollywoodiens imaginaient la ville du futur: une oasis technologique, peuplée de robots intelligents et de voitures volantes. Même si, aujourd’hui, ces visions ne s’avèrent plus si utopiques que cela, c’est surtout le concept de Smart City qui semble apparaître comme l’idéal à atteindre pour nos villes.