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Les Belges en route vers le travail de demain

Flexibilité, travail à distance, économie collaborative… Les nouvelles manières de travailler vont transformer la vie des employés. Trois experts en décrivent quelques enjeux. 

Giseline Rondeaux
Docteure en Sciences de gestion à l’Université de Liège

Quelles évolutions va connaître le monde du travail dans le futur?
« L’évolution est au NWoW (New Ways of Working) marquée par deux flexibilités. Celle spatio-temporelle du travailleur qui pourra encore plus travailler à distance “quand il veut et où il veutˮ. L’autre ce sont les espaces flexibles, multitâche, multiusage, de l’entreprise elle-même. Dans la foulée, l’organisation du travail et la définition des rôles vont profondément changer. On ira vers des équipes sans réel responsable où les compétences de chacun, le travail en autonomie, le collaboratif seront plus valorisés et orientés vers la réalisation de projets. Cette mutation repose bien sûr sur les nouvelles technologies d’info et de communication. Ces tendances se rôdent déjà dans les grosses sociétés, ce serait bien qu’elles gagnent les PME. »
En quoi les nouvelles manières de travailler répondent aux aspirations des Belges actifs?
« Il y a, surtout chez les jeunes, une tendance à moins séparer vie pro et vie privée. Travailler de manière plus agile et souple rencontre l’envie de mieux organiser nos temps de vie familiaux et de loisirs. Cela solutionne aussi partiellement le problème de mobilité qui gâche le temps de beaucoup de travailleurs. On gardera une part de présence physique dans l’entreprise car le contact humain et un travail collectif réel restera un besoin. Tout comme celui de se former. Là aussi l’employé s’implique(ra) de plus en plus comme acteur de sa formation via des new ways of learning. Les compétences et leur exercice changent, leur apprentissage aussi. Le sentiment de chacun de mieux maîtriser son boulot et les manières de l’exercer et de le faire évoluer. »
Quel est le revers de la médaille du travail du futur?
« Chaque changement est porteur de défis à relever. Ce travail à distance comporte des risques tels que l’isolement de l’employé ou l’affaiblissement de son implication. C’est pourquoi, l’organisation se fait plus horizontale et la relation managériale sera repensée pour cultiver un rapport de confiance à distance afin de maintenir l’adhésion du personnel aux objectifs de l’entreprise. Ces nouvelles habitudes qui s’installent sont profitables à l’entreprise car elles estompent totalement la notion “je fais mes heuresˮ.  Les horaires pro et privé se chevauchent et l’employé met souvent plus de zèle à travailler efficacement que s’il était comme avant en permanence sur son lieu de travail. Mais attention quand même au burn-out. »

Bernard Bayot
Directeur du mouvement citoyen FINANCITÉ pour une finance responsable et solidaire

Quelles évolutions va connaître le monde du travail dans le futur?
« L’enjeu d’avenir est la réduction du temps de travail et son partage équitable. Le public aspire à cette remise en question du modèle de gouvernance commerciale classique. Dans ce sens, le modèle d’entreprise coopérative connaît un nouveau succès. Il repose sur une forte volonté d’intégrer les travailleurs, de répartir justement les bénéfices, de faire participer démocratiquement chacun, de rémunérer correctement: il est anormal que le gap de salaire entre management et travailleurs soit parfois de 1 à plusieurs fois 100. La Belgique compte 650 coopératives, chiffre en hausse chaque année. Un tiers des jeunes sont séduits par ce type d’entreprise qui repose sur l’économie collaborative, la mutualisation, l’entraide, l’échange, la solidarité, l’équité. »
En quoi les nouvelles façons de travailler répondent aux aspirations des Belges?
« Bien des gens, dont beaucoup de jeunes, aspirent à une autre manière d’appréhender leur vie professionnelle. D’où l’émergence de nouvelles idées pour travailler autrement.  Il y a une lame de fond due aux évolutions des mentalités et des technologies et à côté de cela, des modes éphémères. L’aplatissement de la pyramide managériale vers un fonctionnement plus horizontal va dans notre sens. Mais télétravailler à distance ou en flexdesk sur le site de l’employeur, ce ne sont que des modalités, des outils. Ni bons ni mauvais, tout dépend à quoi cela sert, comment et pourquoi on y recourt. C’est au travailleur de juger. À chaque Belge de voir si ces NWoW collent à sa situation personnelle, sa fonction, ses envies. »
Quel est le revers de la médaille du travail du futur?
« Les nouvelles technologies apportent des avancées autant que des dérives. Aujourd’hui, des plateformes collaboratives, sympathiques en soi, mettent en relation des gens qui s’échangent des biens, des services, du savoir. Mais quand ce modèle devient très commercial cela ressemble à certaines sociétés de livraison rapide à vélo.Symbole d’un monopole économique qui privatise tout le bénéfice des échanges entre restaurateurs et clients en exploitant indignement les livreurs sous-payés et maintenus dans la précarité. Une coopérative pourrait assurer le même boulot avec des coursiers salariés. Toute évolution inégalitaire nuit à l’ensemble de la société et à la croissance économique équilibrée. L’avenir est donc à l’équité, à l’éthique et à l’humain plus qu’au gain. »

Anne-Sophie Collard
Docteure en Information et Communication à l’Université de Namur

Quelles évolutions va connaître le monde du travail dans le futur?
« Le défi majeur est de penser une autre mobilité au niveau du travail. D’où les possibilités laissées à l’employé de travailler chez lui, près de chez lui, en coworking, et à la carte côté horaires. Cette évolution n’est possible que par la digitalisation des outils qui dématérialise les individus tout en favorisant leur travail collaboratif, à distance, à des moments précis. Cette organisation atomise la hiérarchie et la nature du travail. On travaillera par projets gérés par des équipes spatialement éclatées. Le manager subsistera mais pour surtout donner un cadre, une cohésion, encourager la conscience bienveillante de l’existence du collègue à distance. On ne va pas vers une déstructuration du travail mais vers une autre structuration. »
En quoi les nouvelles manières de travailler répondent aux aspirations des Belges actifs?
« Partout, les gens actifs aspirent à plus de souplesse et de liberté pour mieux harmoniser vie privée et vie pro. Tout en réglant la corvée des déplacements. On entre pleinement dans l’ère de la mobilité du travail et du travailleur. Cette liberté aura un prix. Le travail prendra plus de place dans la vie privée… tout en la facilitant en pratique. Un juste milieu prendra la forme d’espaces locaux de coworking qui vont essaimer. L’évolution est facilitée par le fait que les compétences numériques de chacun côté professionnel, et le collaboratif à distance sont déjà des réflexes très présents côté privé. On partage données, documents, photos en réseaux, on sauve ses data en cloud, comme au boulot. »
Quel est le revers de la médaille du travail du futur?
« Le grand danger est la déshumanisation des rapports et l’isolement des travailleurs. Travailler de la nouvelle manière nécessitera d’être encore plus attentif aux autres collègues, de maintenir des moments de réunions en vrai. Certaines choses ne peuvent se régler qu’en se voyant. Il faut sentir les autres. On aura aussi toujours besoin du manager mais aux compétences différentes. Il devra inspirer la confiance aux autres et entre les autres, malgré un cadre moins structuré. Même si la nouvelle organisation du travail rencontrera les désirs de confort individuel de chacun, l’individu manifeste aussi une aspiration toute aussi forte à ressentir et vivre des choses ensemble. »  

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